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Reportage : sous l’écorce de M.Troadeg

Grâce à un ami de longue date, j’ai eu l’occasion de rencontrer il y quelques temps un grand artisan du bois. M. Troadeg est le patron d’une entreprise, située dans les Côtes d’Armor (22), spécialisée dans la fabrication de portes, de placards et de meubles sur mesure. Cette petite enseigne a forgé son succès grâce à la qualité de ses produits et au savoir-faire de son patron. Il y a environ deux mois, je suis donc arrivé à l’atelier : après l’avoir contacté par téléphone, il m’a donné rendez-vous dans sa maison familiale. C’est une magnifique longère bretonne perdue dans une campagne verdoyante. Je lui avais commandé un meuble bibliothèque sur mesure à encastrer dans le mur de mon salon, qui accueillerait mes livres d’art (et bien sûr, un peu de déco). À dire vrai, j’ai eu beaucoup de mal à trouver la demeure. Les grands et nombreux arbres mêlés au brouillard en cachaient sa silhouette (c’est ça aussi le charme breton, très romantique !). Après avoir traversé un petit chemin très biscornu, j’ai enfin aperçu, au fin fond, la maison : c’est une magnifique et grande construction en pierre avec une couverture en ardoise. Aux alentours, de vastes champs destinés aux activités agricoles : des élevages bovins, des plantations de blé ; bref le décor typique de la campagne (et très reposant). Après m’être garé dans la grande cour gravillonnée qui entoure la maison, j’ai tout de suite été attiré par le tas de pierres formant une petite montagne. Des bruns, des ocres, des rouges et des jaunes ! Ces teintes se répondaient au gré du positionnement de chaque pierre. Plus loin, j’aperçu le potager, finalement pas si grand par rapport à la taille du jardin. Il y avait des poireaux, des courgettes, des haricots, mais aussi des mûres sauvages et tout autour des pommiers et des poiriers qui jettent généreusement leurs fruits au sol.

Je n’ai même pas eu le temps de poser le pied à terre que M. Troadeg était là, devant moi prêt à m’accueillir. Il m’a proposé d’aller boire un verre dans la maison, plus exactement du vin et j’ai accepté bien sûr (même si je n’ai pas l’habitude de boire la journée, mais là …). Sa passion pour le vin se voit à la taille de sa cave située à l’arrière de la maison. Un nombre incalculable de bouteilles me sont apparues, toutes rangées sur de grandes étagères construites devant un mur en pierre. Après avoir regardé attentivement ses trésors, en silence M. Troadeg s’exclame « Bourgogne aligoté 2014, ça fera l’affaire ». Et voilà ! Ni une, ni deux, nous nous retrouvons autour du grand plan de travail en marbre de la cuisine avec nos verres bien remplis. Je commence alors à expliquer à M. Troadeg mon projet de meuble dans ses moindres détails. Même s’il m’écoute sans rien dire, je remarque bien son regard absent. Et moi, à l’aide de mes croquis, je continue désespérément de capter son attention. Je me suis quand même dit à un moment qu’il n’en avait strictement rien à faire de mon projet. C’est seulement après que j’ai compris : je venais de m’introduire sous l’écorce de ce fascinant personnage.

Après quelques verres, l’alcool commençait à faire son effet. À ce moment, M. Troadeg commence à m’expliquer son parcours et des morceaux choisis de sa vie. Ancien compagnon du devoir, il a fait son tour de France (Troyes, La Rochelle, …) avant de retourner en Bretagne pour s’installer à son compte. Ensuite un mariage, des enfants sans jamais oublier sa dévotion pour le travail bien fait. J’ai vite compris qu’il était un artisan à l’ancienne très pointilleux, perfectionniste. Je dirais presque un « autiste du bel ouvrage en bois » qui vit dans son monde imaginaire sans imperfections. Et, durant un instant, la raison de ma visite est vite oubliée. Nous voilà à nous raconter et à se dévoiler l’un l’autre ; comme deux amis qui se retrouvent après des années et qui se font des confidences. Il a peut-être ressenti ma bienveillance ? Me suis-je dit. Ou peut-être il m’a juste simplement « senti », comme un bon vin qu’on vient de déboucher. Mais comme pour le vin ça peut aussi tourner au vinaigre et, soudain, c’est le retour la réalité ! Après m’avoir longuement narré ses épisodes de jeunesse (très sympathiques, je dois l’avouer) son regard retombe sur mon croquis posé sur la table en marbre et là, la catastrophe.

L’atelier

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En effet, mon projet de meuble n’était pas (comme toutes choses) parfait, et cela n’avait pas échappé à M. Troadeg. Suite à une étude scrupuleuse de mon plan, voilà qu’un flot de questions sans (mes) réponses démarrèrent. « Comment allez-vous tenir vos étagères ? Combien de séparation exactement souhaitez-vous ? En quelle matière le voulez-vous ? Sera-t-il peint ou vernis ? Pourquoi voulez-vous une plinthe à cet endroit ? ».  Ou encore « mais pourquoi votre meuble est positionné de biais sur votre mur ? » Toutes mes certitudes venaient de s’écrouler en quelques secondes, comme un château de cartes.

J’en avais le souffle coupé et surtout je n’étais capable de donner aucune réponse à ces questions. Et bien entendu, c’est M. Troadeg, lui-même qui s’en est occupé. « Bon, on va mettre au moins trois montants sous chaque grande étagère afin que le bois ne flambe pas, ensuite un fileur à chaque extrémité du meuble c’est plus facile pour la pose et ça finit proprement le meuble. Il vous faut aussi une plinthe de dix centimètres de hauteur comme le reste de votre pièce sinon ce n’est pas esthétique ». Il avait une telle assurance quand il parlait de technique, comme si cela était un (son) savoir universel. Aussi rapidement qu’il réfléchissait, il apportait une solution au problème. Sa tête était un tourbillon d’idées : Il avait en lui un cheminement de pensées complexe, presque inaccessible pour un non-sachant. Et bien entendu, comme dans son monde imaginaire, il ne laissait personne entrer, pour la simple et bonne raison qu’il ne donnait aucune explication et qu’il ne voulait révéler aucun de ses secrets. Pour lui tout est évident et limpide dans son monde et dans sa vision du bel ouvrage. Et malheureusement, pour celui qui n’arrive pas à pénétrer sa pensée, il n’y a aucune place, pas de pitié. Je venais de voir une incompréhensible forme de cruauté, douce et féroce à la fois, où on te tend les mains pour ensuite, soudain, les relâcher brusquement ; ou comme deux époux mariés depuis longtemps qui peuvent à la fois se séduire et se détester. Déstabilisant, direz-vous? C’est exactement ça ! Mais je vous en dirai plus par la suite. Finalement, après avoir répondu à ses questions, voici que M. Troadeg se lève sans rien dire avec un regard assuré et sévère et se dirige vers son atelier. Les rires et la complicité d’il y a un quart d’heure ont maintenant laissé place à un sentiment d’instabilité et de doute.

Je me lève donc à mon tour pour le suivre dans son atelier qui se situe à gauche de la maison d’habitation. Il m’explique, pendant que nous traversons le couloir froid (communiquant avec la maison) qui amène vers le « laboratoire », que c’est à cet endroit que toute sa longue carrière de menuisier/sculpteur sur bois a commencé. C’était son atelier, avant de créer son entreprise et de s’associer à M. Ferro. Au fur et à mesure que je m’enfonçais dans les entrailles du bâtiment, je remarquais, posé contre un mur, les bûches, coupées pour l’hiver, qui servaient à alimenter la cheminée du foyer familial. Au bout de ce couloir, un grand lieu de fabrication s’ouvrait à moi. Une grande machine à scier était placée au milieu de la pièce et tout autour d’autres machines et un tas de morceaux de bois et de meubles, empilés les uns sur les autres. Au sol, les copeaux de bois avaient recouvert mes chaussures. Je voyais la poussière et la sciure voler, révélées par les rayons du soleil qui passaient à travers les vitres de la grande porte d’accès à la cour.

M. Troadeg, était déjà parti loin. Il choisissait des morceaux de bois à l’extérieur et ensuite il écrivait des notes sur un vieux cahier en cuir noir. Quand il fut de retour dans l’atelier, il se mit à régler ses machines. Il allait d’une machine à une autre sans même faire attention à moi. Il ne parlait pas non plus, comme submergé par ses pensées, et bel et bien entré dans son monde imaginaire. À peine découpé, il prenait et inspectait le morceau de bois. Ensuite, il l’assemblait avec un autre pour voir si le mariage des deux était esthétique. (Le travail, tout simplement !). Et moi, j’étais comme un étranger, exclu de son monde. Soudain, sa voix de nouveau : « Donc, pour trois étagères il faut dix séparations qui serviront aussi de support. Matériaux : du chêne et du médium à peindre, ça sera beaucoup plus pratique et moins cher pour vous. C’est bon pour moi. Repassez dans deux semaines à l’entreprise, pas ici ». Disons, que je n’avais pas vraiment eu mon mot à dire. Tout était si évident : une demande = un service de qualité dans un court délai, c’était parfait.

Il me dit ensuite qu’il devait s’absenter un moment, Dieu sait pour quelle raison (et comme toute personne polie, je n’ai rien demandé). À nouveau, seul dans l’atelier, j’ai remarqué un escalier au fond d’une autre pièce. J’ai toujours eu une envie folle de « fouiller » car je suis très curieux. De plus, j’ai toujours l’habitude de me balader avec mon reflex dans mon sac, un Nikon D600. Je ne résistais plus à l’envie de monter cet escalier pour voir ce qui se cachait à l’étage. J’entrepris donc cette balade, comme un enfant qui a le sentiment de faire une bêtise, et une fois arrivé la surprise : je découvris un lieu intime, englouti dans le silence. Mon regard ne pouvait pas s’arrêter sur un point fixe, pour la simple raison qu’un grand désordre régnait. Il y avait tellement d’objets éparpillés un peu partout… Des documents en tous genres, certains complètement effacé par le temps et la poussière, un poêle dans un coin, des outils et des gabarits accrochés aux murs. Ce lieu si intime, presque sacré, était le témoin d’une vie dédiée au travail ou plus précisément d’une passion et d’un véritable style de vie. Je venais à cet instant de briser une infime partie de l’écorce qui entourait le monde imaginaire de M. Troadeg.

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Crédits photos: MUSTH

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