La destruction comme renaissance artistique

Londres, vendredi 05 octobre 2018 : dans l’hôtel de vente Sotheby’s, l’œuvre « la fillette au ballon » du célèbre graffeur Banksy, vient d’être adjugée pour 1,042 million de livres (1,185 million d’euros) quand soudain une sirène se met en route. La toile, complètement coupée en fines lamelles, glisse de son cadre sous les regards médusés des spectateurs (juste le ballon rouge dans la partie supérieure de l’œuvre reste intacte.). Ce n’est pas un tour de magie ! C’est l’action d’une broyeuse cachée sous le cadre en bois la cause du « drame ». Elle a été déclenchée à distance par un mécanisme resté inconnu (objet connecté ? un bouton déclenché à distance ? nous ne le saurons peut-être jamais).

L’artiste affirme dans sa vidéo, postée le lendemain sur Instagram, avoir lui-même installé la broyeuse dans le cadre du tableau il y a plusieurs années avec en commentaire cette citation qu’il attribue à Picasso « le désir de détruire est aussi un désir créateur ». L’artiste vient de marquer un nouveau tournant de l’art. Mais, si on reprend la citation de Picasso qui consiste à dire que la destruction est aussi synonyme de renaissance, comment peut-on interpréter le geste de Banksy qui a délibérément détruit son œuvre ? Coup de génie, simple critique du marché de l’art ou véritable arnaque ?

 

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Banksy, Girl with Balloon.© Sotheby’s / Facebook

 

Destruction et réincarnation

En 1913, le premier Readymade (objet tout fait) de Marcel Duchamp « la roue à la bicyclette » voit le jour. C’est à partir de ce moment que l’art et les artistes n’ont plus été les mêmes, chamboulés à jamais et amenés inconsciemment vers ce que nous appelons aujourd’hui l’art contemporain. Grâce à cette œuvre « la roue à la bicyclette » et pour la première fois dans l’histoire, l’objet même se détache de sa fonction première pour mourir et ressusciter sous forme d’une véritable œuvre d’art. C’est le début de la fin ! Les codes artistiques que nous connaissions jusque-là sont brisés, anéantis pour toujours. Marcel Duchamp nous parle une toute nouvelle langue que nous avons eu beaucoup de mal à apprendre et à parler, qui de plus, doit être replacée dans le contexte culturel de l’époque. Pourtant, ce langage deviendra, par la suite, une source d’inspiration universelle et une force créatrice pour nombreux artistes contemporains.

Quatre ans après « la roue à la bicyclette » c’est au tour de la fameuse « fontaine » : Duchamp rajoute, dans la partie basse de son urinoir inversé, la signature « R Mutt » qui est simplement une réinterprétation du nom de la société « J.L.Mott Iron Works où l’artiste a acheté l’objet. L’œuvre fut refusée lors de la première exposition de la société des artistes indépendants de New York en 1917 avant de disparaître. Aujourd’hui, Il n’existe que des répliques réalisées entre 1950 et 1960 et certifiées par Marcel Duchamp. La signature ajoute ici une signification à l’objet d’art : l’Identification.

 

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Marcel Duchamp, Fontaine. © idarterecicla.com

 

En 1961, l’artiste français Yves Klein donne vie au seize peintures de feu, créées à partir des flammes très puissantes qui brûlent le carton, utilisé comme support de création. Le geste de l’artiste qui caresse et viole le papier dans une impulsion destructrice, lui permet de créer de surprenantes images voilées par la flamme, cachées jusqu’alors dans la matière. Les images révèlent leurs imperfections, leur fragilité mais aussi toute leur puissance et leur force. Les tons foncés alternent avec les tons clairs, comme le jeu d’un voilage avec la lumière ici transposé à un support fixe. Enfin, c’est l’accentuation des contrastes qui donne aussi toute la force de ces images époustouflantes.

 

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Yves Klein, Peinture de feu sans titre (F 119), 1962
51 x 60 cm. © galeriededemo.collectio.org

 

L’américain John Baldessari est un autre exemple d’artiste qui utilise la destruction comme renaissance. En 1970, il brûla toute sa production picturale réalisée entre 1953 et 1966. Dans sa performance intitulée The Cremation Project, Baldessari récupère les cendres de ses toiles brûlées pour en fabriquer des biscuits qui, ensuite, sont placés dans un bocal : l’ensemble est exposé avec la recette et une plaque de bronze sur laquelle est inscrite la date de naissance et de mort des toiles brûlées. Les toiles quittent, dans ce cas, leur fonction première, un peu comme un readymade, pour prendre une nouvelle fonction. Même, si le processus créatif et la démarche ne sont pas exactement identiques à l’œuvre de Duchamp, il est possible d’affirmer que Baldessari va encore plus loin dans ce processus de destruction/renaissance. Il traverse la mort pour réincarner ses œuvres et nous en donne le mode d’emploi. C’est un peu comme si elles échappaient au destin de l’humanité.

 

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John Baldessari avec la plaque commémorative pour Cremation Project, 1970.Via bookforum.

 

>> Lire Aussi L’art de la destruction et Quand la destruction prend une valeur artistique

 

Mission (presque) accomplie

Mon intention à travers cet article n’est de ne pas vous faire un cours d’histoire de l’art, ce serait beaucoup trop long. Simplement, il faut noter que de nombreux artistes ont détruit pour recréer un nouveau langage artistique (de Robert Rauschenberg à Arman ou encore Jean Tinguely avec sa machine auto-destructrice de 1960). J’ai choisi, en ce qui me concerne, de parler d’exemples qui m’ont le plus marqué.  Et là, soudain, la citation de Picasso évoqué par Banksy, résonne dans ma tête encore plus forte qu’avant. Parce que oui, certes, pour le graffeur « le désir de détruire et aussi un désir créateur », mais au fond, que reste-t-il après la destruction de la fameuse « fillette au ballon »? On pourrait dire un tas de lamelles en papier, acheté à prix d’or par son acquéreur. Pour Mikaël Faujour de la revue Artension, Banksy « «peut bien détruire son œuvre et croire nuire aux capitalistes qui l’acquièrent: il se méprend. Les résidus de cette destruction s’auréoleront d’un prestige nouveau et d’une valeur financière de surcroît». Et jusque-là, nous sommes tous d’accord. Mais où est la renaissance alors? En effet, tout le monde parle du coût financier de cette performance mais ce n’est que l’aspect mercantile qui est mis en avant (et vous me direz, oui mais c’est ça qui compte, l’argent!). Le coup de théâtre a très bien réussi et le public est conquis. Cependant, nous nous concentrons beaucoup trop sur l’œuvre détruite et l’effet choc qu’elle a créé que sur le mécanisme qui a permis son autodestruction. En effet, le processus d’enclenchement à distance après que l’œuvre ait atteint la somme stratosphérique de 1,042 million de livres est une véritable trouvaille. Système automatisé (j’ai envie d’y croire!) ou simple doigt sur un bouton (à l’ancienne)? Nous ne pouvons pas le savoir aujourd’hui : voilà une nouvelle légende urbaine.

Imaginez devoir répondre à un formulaire de sondage après cet événement: avez-vous réussi à décrédibiliser le marché de l’art? Oui (et je rajouterai, au crayon en bas de cette case « et c’est n’est pas la première fois »). Le coup de génie a-t-il bien fonctionné? Oui. Ou encore: pensez-vous que Banksy est un arnaquer? Malheureusement, il n’y a pas de case intermédiaire à cocher pour cette question. Nous devons répondre qu’avec un simple oui ou non. Alors, je prends mon courage à deux mains et je réponds oui, car nous nous trouvons au final qu’avec un tas de lamelles en papier qui valent une fortune dans les mains.

2 commentaires

  1. Article très interessant.
    La référence à certaines œuvres aussi. Je poserais juste une question: oui, il reste des lamelles de l’oeuvre de banksy, mais pas que; il reste un tableau sous plusieurs formes. Nous pouvons voir, je pense, des significations sur ce que vous avez relevé: le fait que seul le ballon reste intact et pas la petite fille. Et puis, la référence que vous citez où les œuvres sont réduites en cendres ne sont-elles pas alors elles aussi alors l’oeuvre d’un arnaqueur?

    Je dirais plutôt aucun des deux ne l’est vraiment selon moi. Elles sont l’oeuvre d’artistes, artistes qui interrogent et créent le débat. Et ils y arrivent…

    Merci d’ailleurs pour ce débat 😉

    Aimé par 1 personne

  2. Je vous remercie pour votre commentaire si intéressant!
    Je voulais tout simplement raconter, avec mon article, comment certains artistes, bien avant Banksy, on expérimentés « l’art de la destruction ». Ou je trouve intéressant, ce que ces artistes on fait ressusciter leur oeuvre en donnant une toute nouvelle fonction à leur travail. Or, dans le cas de Banksy l’oeuvre, même si détruite partiellement, reste exposée telle quelle, mais je n’arrive pas vraiment a voir une véritable renaissance. Je pense que l’ouvre va comprise à travers le mécanisme de destruction (et au-delà de sa valeur sur le marché de l’art). Affaire à suivre!

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